Le diable déguisé en femme.

 

Je l’ai fait. J’ai pris le métro seule avec Chiara.

Prendre les transports en commun avec mon bébé était pour moi quelque chose d’insurmontable il y a encore quelques mois. J’avais peur de tomber, qu’on me bouscule, des mendiants, des chiens des marginaux, de rester bloquer dans le wagon suite à une panne technique, qu’il y ait un attentat, mais surtout, j’avais peur du regard des P’tites dames.

Cette peur est apparue suite à une vive altercation dans le bus avec l’une d’entre elles. Elle semblait pourtant si civilisée et sage au premier abord… Le diable s'était déguisé en femme ce jour-là. J’ai longtemps été bouleversée par cette altercation qui avait pour point de départ la présence de mon enfant dans ce bus et plus particulièrement cette place qu’elle m’avait volée après que je me sois levée pour laisser sortir le monsieur assis à côté de moi. J’y tenais à cette place puisque je pouvais tenir le guidon de la poussette. Je lui avais pourtant gentiment demandé de se décaler à la place contre la fenêtre… Mon cauchemar a été provoqué par 10-15 pauvres centimètres. 

« Ah non hein ! C'est quoi ces jeunes qui font des gosses et veulent nos places ? Elles sont fatiguées de quoi celles-là ?! Elle veut une place pour "surveiller son enfant?" Non mais je rêve !!! "Sur-vei-ller son enfant" qu’est-ce qu’on ne va pas entendre !! »

Mon image de mère a pris un sacré coup, j'ai tellement pleuré si vous saviez... A un tel point que je ne voulais plus prendre les transports en commun. Je ne me sentais pas légitime en tant que mère. 

J'entends encore ce que son cerveau a pensé trop fort: un bébé ça hurle, ça chouine, ça chiale et surtout ça nous emmerde partout - Puis, c'est pas propre, ça ne sait pas marcher, c'est petit, ça pue et ça coûte cher - A quoi ça sert un bébé finalement ? Oui, je l'ai déjà entendu à la Poste ce genre de discours.

Les P’tites dames veulent se sentir en sécurité et exigent de la tranquillité après une journée passée à faire passer le temps. C’est ainsi que le Jeune fait semblant de s'assoupir ou regarde attentivement le paysage, la tête collée à la vitre lorsqu’une P’tite dame se rapproche trop près de lui et que les filles comme moi paniquent et baissent les yeux, comme si elles avaient honte, comme si elles s'excusaient d'être là. 

Ma P’tite dame, le Jeune est épuisé d’enchaîner les heures sans avoir le temps de les compter. Le Jeune est perdu dans ce pays qui ne l’aide pas assez malgré les impôts et les taxes qu’il paie sans broncher chaque année. Le Jeune a toujours tenu à sa dignité alors le Jeune a préparé des sandwiches tout en étudiant durant 3 longues années pour pouvoir s’offrir une voiture. Le Jeune avait besoin de se sentir comme ceux qui ont toujours eu plus de chance que lui. Pourtant, le Jeune les déteste tous ces fils à papa, ces arrivistes, ces requins, ces parasites du système - comme il dit. Le Jeune n'a jamais été aidé lui. Ni par la vie ni par l'état. La P’tite dame ignore tes tourments le Jeune, elle a déjà trop donné. Entre les arthroses, l’annulation de l’atelier bridge, l’augmentation du prix de l’avocat et la défaite de Christian aux 12 coups de midi… Tu crois qu’il y a de la place pour tes ennuis ? Elle veut ta place assise et surtout, elle ne veut pas avoir à te la demander. Respire le Jeune. Regarde ce merveilleux paysage défiler, vivre sous tes yeux. Tu vois comme il va vite ? La P’tite dame pourrait te le dire le Jeune: le temps file comme ce wagon dans lequel tu t’engouffres très tôt le matin au lieu de courir après tes rêves. Conserve ta place, tu l’as méritée. Pose ta tête contre la vitre tremblante et rêve le Jeune. Ne t’inquiète pas, elle descend à la prochaine.

Les filles comme moi n'ont jamais vraiment eu confiance en elles. La première question qu'elles se posaient chaque matin était « comment ça va se passer aujourd'hui ? ». Les filles comme moi refusaient des invitations en inventant des excuses complètement bidons car elles avaient peur de prendre les transports en commun. Les filles comme moi, n'osaient pourtant jamais dire qu'elles avaient peur de "ça". Les autres trouvaient cette peur idiote. Les filles comme moi se comparaient beaucoup à ces mamans à l'aise partout et "tout-terrain". Les filles comme moi ont toujours eu besoin de plus de temps que les autres pour comprendre, analyser et intégrer les émotions et les sentiments. Les filles comme moi ne trouvaient pas ça très banal de devenir maman et d'aimer à ce point car les filles comme moi, ne connaissaient pas grand chose en l'amour avant de vivre tout ça. Avant, j'étais ce genre de fille.

 Je l’ai fait. J’ai pris le métro seule avec Chiara.

J’ai regardé mes pieds pour éviter d'être troublée par des expressions faciales synonymes d’exaspération, j’ai pourtant eu l’impression d’être dévisagée et jugée sur ma coupe de cheveux rétro, mes baskets sales, mon rouge à lèvres rouge flashy et mes chaussettes violettes et j’ai prié pour que Chiara ne hurle pas. 

La prochaine c'est St-Lazare, la pire de toutes les stations sur cette ligne. Pas de place, Chiara s’agite dans l’écharpe, elle veut s’agripper à la barre ou faire coucou au mendiant qui d'ailleurs va sûrement profiter de cette situation pour me réclamer de l'argent que je n'ai pas. Je transpire, j’ai chaud, j’ai peur. Encore 4 stations. Je vais mourir, je vais éclater en sanglots, je vais appeler Florian pour qu’il vienne me chercher tout de suite. Je suis si près du but pourtant. Allez, ce serait idiot. Souffle, respire. Tu vas y arriver. 

St-Lazare, une P’tite dame entre dans mon wagon. Putain - Pourquoi - Putain - Pourquoi est-ce que je choisis toujours la mauvaise file au supermarché ou le mauvais wagon. Je ne vois qu'elle, le reste est complètement flou. Les gouttes coulent le long de mon dos, je les sens et je déteste ça. Le Jeune est là lui aussi. Il rêve, affalé dans son siège, le regard fuyant et la vague à l'âme - Il est entre nous deux. Un monde nous sépare mais la même envie nous lie. Cette place près de la fenêtre.

- « Toi-là, tu vas lever ton cul et laisser la dame et sa fille s’asseoir ? » 

- « Et vous Mademoiselle, vous ne devriez pas vous taire face à la bêtise humaine, vous êtes jeune, vous êtes une maman tout belle et votre fille est merveilleuse, vous la méritez cette place ! Moi, je n’ai jamais trouvé d’homme capable de me supporter et je n’ai donc pas d’enfant mais même un enfant n’aurait pas réussi a changé mon caractère bien trempé, ne vous laissez pas marcher sur les pieds Mademoiselle! Allez vous asseoir ».

Puis, des gouttes chaudes ont coulé de mes yeux. Des larmes de bonheur, de joie et soulagement. J’ai retiré Chiara de l’écharpe et j’ai serré cette P’tite dame contre moi. Nous avons été insultées de « cinglées » par le Jeune et Chiara s’est mise à crier, comme si elle était libérée du poids que je traînais moi depuis des mois.

Les livres nous répètent de nous écouter nous uniquement. Je pense que parfois, nous devrions aussi écouter celles et ceux qui nous aident à y voir plus clair et qui nous indiquent le chemin à suivre subtilement chaque jour. Il y en a tellement autour de nous. Levez vos yeux de vos téléphones et observez. Vous verrez le Jeune que j'ai été, vous verrez aussi des filles comme moi terrorisées par des P'tites dames aigries par la mort qui approche et les regrets qui pèsent lourd dans leur petit coeur trop fragile. 

Aidez-les.

Grâce à cette P'tite dame, je n’ai plus peur de tomber, qu’on me bouscule, qu’il y ait un attentat, des mendiants, des chiens des marginaux, de rester bloquer dans le wagon suite à une panne technique mais surtout, je n’ai plus peur des diables déguisés en femme.

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À propos

Elodie-Jelena

Je m'appelle Elodie-Jelena, j'ai 28 ans et je travaille depuis plusieurs années dans le domaine de la communication et du marketing mais ma véritable passion est l'écriture. Amoureuse des images et des mots depuis toujours, je suis aussi aussi la maman de Chiara née en avril 2016. Découvrez les bribes de notre petite vie de famille douce et sauvage grâce à mes chroniques (sans filtre) sur la maternité, l'éducation bienveillante et positive. Découvrez aussi mes coups de cœur puériculture, mode enfant et lifestyle.

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Man0umi 13/04/2017 12:39

Comme tu décris bien cette situation vécue mille fois par toute jeune maman dans les transports en commun... Bravo à toi d'avoir dépassé cette peur, il n'y a pas de petit traumatisme et les petites dames devraient s'armer de bienveillance plutôt que d'épines...