- Tu auras un bel avenir ma fille -

« Je veux que tu sois toujours meilleure que les français »

Cette phrase a conditionné celle que je devais être et par conséquent, celle que je suis.  Nous ne sommes pas racistes, comment des immigrés peuvent-ils être racistes ? Mais, je devais toujours être meilleure que « les français ».  Meilleure face à moi-même finalement.

Pour mes parents, « les français » sont ceux qui n’ont pas de double culture. Ils sont nés ici, ont de bons métiers, des amis, vont au musée, au théâtre, boivent leur café dans des bols et mangent du poulet rôti le dimanche. Nous, on est français quand ça nous arrange c’est à dire : une semaine sur deux. Je suis française quand il y a des attentats, je suis française quand on m’appelle Elodie, je suis française quand j'ai honte de manger la peau du poulet lorsque je mange avec « des français ». 

Voilà, j’ai fait le choix d’être française quand ça m’arrange.

En Serbie, je suis une française et en France, je suis une étrangère. Mon identité s’est fissurée quand j’ai compris que mon nom était difficile à prononcer.

«  Ca vient d’où ? »

Ca vient d’un pays meurtri et dévasté par la guerre, ça vient d’un pays généreux, aimant, souriant et solidaire. Ca vient de mon pays. Mon pays de cœur. Je suis française sur le papier mais mon cœur lui, est là-bas. Il est dans la maison rose de ma tante, dans les rires de mes cousins que je n’ai pas vu grandir, dans ces champs de blé où il est si facile de se perdre, dans les photos d’une famille unie, dans celles d’une enfance remplie d’amour et d’affection et il dans l’accent de ma mère qui me rappelle toujours qu'il ne faut pas oublier d'où l'on vient.

Je n’ai pas de souvenirs aussi heureux ici.

Alors, j’ai du me battre corps et âme pour être meilleure que ces « français ». Il fallait que je sois plus forte que Julien en sport malgré de graves problèmes de santé, que je batte Mélanie en orthographe, que je lise plus de livres que Léa et que je sois une gentille fille. Une fille qui ne fait pas de vague, pas d’histoire. Surtout pas. J’ai souvent eu l’impression d’être Anne Franck, cachée avec ma famille dans cette petite pièce à vivre de façon silencieuse toute la journée pour ne pas se faire repérer.

« C’est pour ton bien, pour ton avenir, tu auras un bel avenir ma fille ».

On ne veut pas l’admettre mais on a tout le poids du monde, de leur monde sur les épaules, nos si petites épaules.

La montée du FN en France n’arrangeait rien et j’ai été embarquée dans la spirale de la crise identitaire. Suite aux attentats de Paris, j’ai développé une sérieuse colère envers un certain groupe d’individus : les racistes, fachos, extrémistes,  incultes et  autres ignorants. Je me souviens avoir passé des journées entières durant mon congé maternité à me disputer sur Facebook avec ces gens-là. Certains étaient si jeunes…

Ils commentaient des articles de BFM TV ou du Monde consacrés à la montée du terrorisme en France.

« qu’ils retournent dans leur pays »

«  ils nous volent notre argent et nos aides »

« ils font des gosses pour la caf »

« moi je suis française et je n’ai aucune aide »

« ce sont des cafards »

Voilà ce qu’est devenu « mon pays », la France. Est-ce que moi aussi je suis un cafard ? Je dois rentrer chez moi ? Mais c’est où chez moi ?

J’avais expliqué à ce jeune qu’il ne savait pas de quoi il parlait, que c’était de la faute de ses parents qui lui avaient sans doute inculqué ce discours bourré d’ignorance et de haine et qu’il ne connaissait rien à l’Histoire de son propre pays, en plus de ne pas savoir maitriser l’orthographe et la syntaxe de sa France qu’il semblait tellement aimer.

Je lui ai alors raconté que la France, après la guerre était en manque d’hommes pour travailler dans les usines, alors, elles a été chercher au-delà les frontières car « les français ne voulaient pas faire ce métier ». Ils ont alors été les chercher au Portugal, en Afrique (plus particulièrement au Maroc,  en Tunique et en Algérie) et en Serbie. Entre autres.

Ils ont été appelés par la France parce que certains français refusaient de travailler à l’usine. Ils refusaient de travailler pour leur pays. Leur France.

TMes grands-parents ont donc du quitter leurs deux enfants alors qu’ils n’avaient que 4 ans pour mon père et 9 mois pour sa sœur en les laissant à leurs propres parents pour venir travailler pour cette France inconnue mais tellement prometteuse… 10 ans sans leurs enfants, à les voir une fois par an. 

J’ai aussi dit à cet adolescent que s’il avait des enfants il comprendrait, je lui ai même dit que si ses propres parents l’aimaient aussi fort que les miens, il comprendrait. J’ai exigé qu’il demande à son grand-père où il était il y a 40 ans. Il m’a répondu que son grand père était mort. Je lui ai alors tout simplement dit qu’il était très triste qu’il ne lui ait laissé aucun souvenir de ces années où un arabe partageait son casse croûte avec un noir, où un chinois buvait une bière avec un portugais et où tout le monde se respectait et vivait ensemble en totale harmonie.

« C’est où ton pays ? » 

Mon pays est toujours dans mes rêves, il est dans mes deux prénoms, dans les yeux de ma fille, et dans ceux de mon père que j’imagine fiers de moi. Il est dans mon assiette toujours garnie, dans ce nom que je refuse de quitter, dans ces chansons qui me font chialer parce qu’elles me rappellent quand j’étais la plus heureuse et il est dans mon caractère, dans ma loyauté, ma fidélité et ma droiture. 

Mon pays est aussi sur le balcon, il flotte depuis les attentats. Il est dans la célébration de Noël et ces repas toujours trop longs auxquels j’ai encore du mal à m’habituer, il est dans l’assiette de ma belle mère quand elle me prépare avec amour un petit salé et il est aussi dans mes larmes quand je perds des amis au Bataclan ou à une terrasse de café.

Mes deux pays sont avec moi, quand je mange du poulet rôti le dimanche chez ma grand-mère avec en fond sonore de la musique Serbe et que je mange sans aucune gêne la peau du poulet.

Ils sont là mes pays.

 

 

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Elodie-Jelena

Je m'appelle Elodie-Jelena, j'ai 28 ans et je travaille depuis plusieurs années dans le domaine de la communication et du marketing mais ma véritable passion est l'écriture. Amoureuse des images et des mots depuis toujours, je suis aussi aussi la maman de Chiara née en avril 2016. Découvrez les bribes de notre petite vie de famille douce et sauvage grâce à mes chroniques (sans filtre) sur la maternité, l'éducation bienveillante et positive. Découvrez aussi mes coups de cœur puériculture, mode enfant et lifestyle.

Commenter cet article

Sonia 27/11/2016 19:04

Bonsoir Elodie, comme toi je suis une double personne : deux origines, deux cultures. D'un côté tu es l'un et de l'autre côté tu es l'autre. Je comprends parfaitement ce tu décris ici. Merci pur ce bel article. Bonne soirée. Sonia

france 23/11/2016 16:58

Magnifique tout simplement....

Lladymum 21/11/2016 18:30

J'aime tellement ta façon d'écrire de décrire... criant de vérité, de générosité, de simplicité... encore une fois je suis émue...

Anne 18/11/2016 17:16

J'aime ce texte. Car il me parle énormément.

Ma maman est algérienne. Mon papa espagnol. Et je suis née en France.
J'ai grandi dans cette triple identité. Mais l'enfance fut difficile dans ce petit village de Provence. Où on me nommait dans la cour "la sale arabe". J'ai résisté bien des fois, et puis d'autres je pleurais en rentrant. Mes parents me consolaient. J'ignorais à l'époque qu'ils subissaient également le même genre d'insultes... je pensais que seuls les enfants en étaient capables ... Et puis j'ai grandi, les choses ont changé mais j'ai entendu parfois pire ... combien de fois "Mais tu es de quelle origine ... ? " "Ah Algérienne tiens .... j'aurais pas cru ...".
Le racisme est partout. L'ignorance aussi. Dans ces petites phrases assassines entendues au bureau ou dans les transports.
Mon fils s'appelle JALIL. Il est né un 17 Novembre, 4 jours après les attentats. Et certains m'ont dit "C'est courageux, j'aurais pas osé ...".
Alors, je continue à me battre contre la bêtise. Je ne lâche pas les débats. Mon bébé a une maman Métisse. Son papa est Aveyronnais et il a grandi Place de Clichy. La force est dans nos différences.

Ta richesse et ta sensibilité, sont en toi ... grâce à cette double nationalité. le plus beau cadeau que tu pouvais faire à ta fille.

Merci pour ce papier.

Amitiés.

Anne.

Man0umi 18/11/2016 11:12

Il est magnifique ton article, il dit tant de vérités... C'est quelque chose que je partage mais d'une autre manière, à travers mon couple. Notre fille a deux mamans : l'une française, l'autre française d'origine maghrebine. L'une d'éducation catholique mais non croyante, l'autre fervente musulmane. Tout a fait de sacrés ponts à traverser mais une telle richesse. Et je constate toujours que celles et ceux qui tutoient la double culture, ont en eux une ouverture au monde qui, même si elle me semble normale in fine, manque cruellement en cette période de "repli identitaire"... ;)